Pologne : “Nous ne sommes la propriété de personne”

Depuis plus d’une semaine, des manifestations se déroulent dans l’ensemble de la Pologne. Des milliers de citoyens dénoncent la quasi-interdiction de l’avortement. Un recul considérable du droit de la femme, en pleine crise sanitaire.

Dans les rues de Rybnik, Jagida est venue manifestée avec sa soeur et ses amies.

« Vendredi, c’était la plus grande manifestation de l’histoire de la Pologne que je connaisse. C’était époustouflant de voir autant de gens dans la rue » explique, Dominika, à Varsovie. Entre 80 à 100 000 personnes se sont retrouvées dans la capitale polonaise. « On estime qu’environ 420 000 personnes ont pris part aux manifestations dans tout le pays », ajoute, Marta, une professeur. Les manifestants dénoncent la décision de la Cour constitutionnelle de rendre l’avortement, quasiment interdit. Le vote date du 22 octobre. Et depuis ce jour, des manifestations s’organisent, tous les jours, partout dans le pays. « Dans ma ville, Łódź, les gens manifestent une à deux fois par jour depuis que la nouvelle interdiction de l’avortement a été introduite et j’y ai participé chaque jour », souligne, Amelia. Les rassemblements réunissent toutes les branches de la société.

« Pour la première fois, depuis la chute du communisme, tant de gens sont descendus dans la rue, des jeunes. L’âge moyen est de 20 à 30 ans, mais il y a aussi des personnes âgées parmi nous », explique, Olga. Cette Polonaise estime également que « ces dernières années, nous, les femmes, avons manifesté, protesté et combattu. Nous l’avons fait de manière «polie» jusqu’à présent, mais nous ne voulons plus ».

Pour dénoncer la décision du gouvernement, des polonais adoptent d’autres méthodes à l’exemple de blocages en voiture comme l’a fait Magdalena. D’autres, choisissent les réseaux sociaux. Au début des rassemblements, Dominika a été placée en quarantaine à cause de la Covid-19. « J’ai exprimé ma colère et mon chagrin dans des actions en ligne, en partageant des messages et des photos des manifestations ou en envoyant des e-mails en masse aux politiciens. » Et dès qu’elle l’a pu, elle est partie manifester physiquement. 


« Ils ont décidé de prendre nos droits sur nos corps »

Depuis 1993, les femmes peuvent avorter en Pologne sous trois conditions : la vie de la mère est en danger pendant la grossesse, la grossesse est le résultat d’un crime ou le fœtus peut être handicapé. C’est cette dernière condition qui devient illégale. « La Pologne a toujours été un pays restrictif sur l’avortement » explique, Klaudia. Cette étudiante, de Gdańsk, au nord du pays s’alarme face à la nouvelle décision de la justice. « Désormais, les femmes polonaises devront donner naissance à des enfants gravement malades, des enfants qui ne survivront pas à la naissance et des enfants déjà morts dans le ventre de leur mère. Ils appellent cela «protection de la vie». À qui est la vie? ». L’année dernière, 1 100 avortements ont été déclarés dans le pays. La malformation du foetus concernerait près de 98% des cas. Pour Wiktor, la question de l’avortement ne doit pas s’arrêter au « pour » ou au « contre ». Le gouvernement ne devrait disposer d’aucun pouvoir à ce sujet. « Je ne voudrais pas dire, si je suis pour ou contre l’avortement, mais je suis pour la liberté de choix, car à mon avis tout le monde mérite des objecteurs de conscience et que le gouvernement n’impose rien à personne ”.

La nouvelle décision de justice est perçue par de nombreuses personnes comme un retour en arrière du droit des femmes. Daria est consternée. « L’avortement est un droit humain, en tant que femme, ils ne peuvent pas m’enlever ma liberté, mon choix« . Elle rajoute, qu’elle ne veut pas avoir d’enfants ici dans cette situation. « Je ne veux certainement pas les élever dans un pays qui ne respecte pas les droits des femmes et qui remonte au Moyen-âge« . Le gouvernement n’est pas à son premier coup d’essai. Selon Marta, professeur à Varsovie, « Le parti au pouvoir a déjà tenté d’introduire une loi similaire en 2016, mais a échoué en raison de la vague de grèves qui a traversé le pays à l’époque. Je considère la décision scandaleuse ». Le rejet de cette décision est une manière de protéger les prochaines générations. « Je suis une femme qui veut élever des enfants en Pologne sans se soucier de leur avenir comme du mien, pour eux et pour mon futur. Je suis consciente donc je veux être libre », estime, Basia, de Dąbrowa Górnicza.

« Je suis tellement folle et triste, qu’au XXIe siècle en Europe, dans l’Union européenne, les femmes doivent se battre pour leurs droits », Magdalena.

Des grossesse à risques

« Je ne peux pas imaginer la souffrance d’une femme qui doit donner naissance à un bébé mort, car son gouvernement n’a pas réussi à la soutenir dans une situation, où elle savait dès le début de la grossesse que le bébé mourrait dans son ventre » témoigne, Lukasz, 27 ans. Ce jeune coiffeur n’a pas pu aller manifester avec ses amis. Il leur apporte son soutien et espère que « leurs efforts ne seront pas vains ».

Magdalena, elle, est une jeune mère. Elle ne peut concevoir d’accoucher en sachant que l’enfant a des problèmes. « En septembre, je suis devenue mère d’une petite fille et pour moi c’est inhumain, de forcer une femme à donner naissance à un bébé, qui mourra dans ses mains, après 10 minutes ou qui sera très déformé. C’est une énorme tragédie humaine ». Elle tient également à pointer du doigt les dérives de cette interdiction sur l’état psychologique des femmes, forcées à donner naissance. « Je voudrais demander à tous les militants pro-vie, Kaja Godek, par exemple (figure de l’opposition « pro-vie »). Combien de personnes après une tentative de suicide avez-vous aidé ? Combien d’alcooliques avez-vous envoyés en cure de désintoxication ? Combien de couches pour un patient atteint d’un cancer du quatrième stade avez-vous changé ? Pourquoi aucun ? Une attitude pro-vie n’est-elle pas créée pour protéger une vie humaine ? »

La nouvelle restriction du droit à l’avortement ne va pas réduire les interventions mais les rendre plus risquées. « Cette interdiction de l’avortement n’empêche pas l’avortement ou ne réduit pas les taux d’avortement. Cela rendra l’avortement plus dangereux en le poussant à la clandestinité ou en forçant les femmes à voyager à l’étranger », estime, Dominika, employée dans une ONG. Selon plusieurs organisations, cette décision va pousser plus de 200 000 interventions à se réaliser clandestinement dans le pays ou en dehors.

Les dérives gouvernementales

« Le ministre Jarosław Kaczyński a encouragé les fanatiques religieux à défendre à TOUT PRIX les traditions et les églises catholiques polonaises. Alors, il y a une pleine permission d’agression contre les femmes qui défendent leurs droits », s’alarme, Julia. Au début silencieux, depuis mardi les officiels polonais essayent de reprendre la situation en main. Le ministre a dénoncé « une attaque ayant pour but de détruire la Pologne ». Mais à quel prix ? De nombreuses personnes interrogées disent ne plus se rendre seules aux manifestations, de peur d’être agressées. « Certains de mes amis ont déjà été attaqués par des «pro-vie» donc il vaut mieux ne pas manifester par soi-même et aussi ne pas rentrer chez soi seul » explique, Amelia, de Łódź.

« Le verdict de la Cour constitutionnelle politisée est un coup dur pour la liberté des femmes. Je crains que ce soit aussi une décision stratégique destinée à créer une agitation dans la rue et, par conséquent, à détourner l’attention du public de la situation désastreuse de notre service de santé et de notre économie, et du fait que le parti Droit et Justice est complètement incapable de faire face à la situation actuelle de la Covid », estime, Tomek, photographe. La Pologne est frappée plus durement par cette deuxième vague de coronavirus et recense vendredi, plus de 340 834 cas positifs. Anna est furieuse de cette décision en pleine pandémie. « Quand tous les jours, nous avons de plus en plus de cas de coronavirus. Il n’y a plus assez de lits libres dans la plupart des hôpitaux. Ils ont décidé de prendre nos droits, sur nos corps. » D’autres citoyens partagent l’opinion de Tomek et d’Anna. mais vont même plus loin. « En fait, la loi anti-avortement a été le point d’éclair. Maintenant, il commence à y avoir des manifestations contre le parti au pouvoir : son gaspillage d’argent, l’humiliation de divers groupes professionnels et sociaux qui ont jusqu’à présent essayés de défendre leurs droits pendant grèves, les insultes envers la communauté LGBTQ », explique, Marta. Des manifestations contre les dérives du gouvernement avaient déjà éclatées en 2017.

La popularité du parti au pouvoir « PIS » a chuté de 36-39 % à 26 %. Des citoyennes demandent et attendent de nouvelles élections, à l’exemple d’Olga et Jagoda. Cette dernière espère « que lors d’une nouvelle élection, nous changerons enfin notre gouvernement et nous changerons la loi. (…) En ce moment, en Pologne, c’est une guerre, une guerre avec les femmes, car pas femmes, pas de pays! »

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